5eme jour 1ere décade hiver 1485
Solstice d’Hiver
TemplePenchée sur le miroir, Mina observa ses yeux, agacée. Ses pupilles étaient agrandies par le trac. Ça n’allait pas du tout ça ! C’était sensé être le jour important de Beltran, et pour elle, une… formalité administrative, comme elle aimait se le répéter pour affronter cette journée avec sérénité.
Mais elle n’était pas sereine. Pas du tout.
Au fond de son esprit, elle entendit un ricanement typiquement chevalin.
:Beltran est déjà là ?:
:Evidemment.:
:De quoi il a l’air ?:
:Terrifié que tu ne viennes pas ? Sans vouloir faire la rabat-joie, tout le monde est déjà là:
:Quelle heure est-il ?:
:L’heure de te marier !:
:Tss…:Après quelques secondes de lutte contre le tremblement de ses mains – non mais vraiment… - Mina réussit à attacher sa chaîne autour de son cou. Dans son sage décolleté brillait maintenant le pendentif qui contenait l’unique portait qu’elle possédait de sa mère. Une façon de l’avoir avec elle. Dans d’autres circonstances, elle supposait que c’était la seule personne qu’elle aurait accepté à ses côtés maintenant.
Elle était seule, ayant refusé toute aide, même celle d’Isabeau. Elle était quand même capable de s’habiller et se coiffer seule, non ?
Cependant, un coup de main l’aurait peut-être empêché d’être en retard, ce qu’elle détestait. Mais des cheveux, en passant par les bijoux et sans parler de sa robe et de ses chaussures, tout était affreusement compliqué. Elle avait même fini par appeler une Page à l’aide pour fermer les boutons de sa robe. Cette dernière l’avait regardé avec émerveillement, pressée de raconter aux autres que c’était elle qui avait eu l’honneur d’aider le Héraut Mina à enfiler sa robe de mariée.
Elle se leva et observa sa mise. Qui avait aussi provoqué des débats sans fin avec les couturières se sentant investies du devoir sacré de faire comprendre à Mina qu'on ne se mariait pas dans une "simple" robe. Cela méritait du temps, de la réflexion, un certain confort. Elles avaient suggéré à la future mariée de rentrer, et elles se déplaceraient elle-même pour venir lui faire des propositions. Outre le fait qu'elle ne pouvait pas vraiment recevoir dans sa chambre de Héraut, et qu'elle n'imaginait pas plus discuter chiffon à côté du râtelier des appartements de la Caserne, Mina avait refusé de partir de l'atelier sans que son choix ne soit arrêté, n'y revenant que pour les essayages. Elle avait obtenu gain de cause, et se souviendrait longtemps encore des mines scandalisées des artisanes lors de ses choix.
Finalement, la robe était jaune. Longue, près du corps, avec un jupon écru sous la jupe fendue devant, des manches mi longues. Un châle épais assorti le temps de la cérémonie, en ce premier jour d'hiver, pas le choix. La plus jeune des couturières, au dernier essayage, lui avait dit que ça tranchait joliment sur sa peau mate. C’était vrai.
Le résultat était surtout simple. Aussi simple que possible pour une robe de mariée. Cent fois plus simple que n’importe quelle robe de noble.
Mina avait noué quelques tresses sur ses cheveux lâchés, dans lesquelles elle avait piqué des fleurs violettes, cueillies par Liane.
Elle était prête, et n’avait plus qu’à y aller.
Elle prit le temps de respirer un bon coup avant, et de se centrer. Oh, pas mentalement, non. Mais physiquement.
Durant ses années Grises, Mina n’avait jamais été assidue aux cours de Joald. Pourquoi faire, elle ne comptait pas parader à la Cour !
Oui, Beltran lui avait appris à danser, mais ça ne changeait pas le fait que quand elle marchait, elle avait une démarche militaire. Et un minimum de grâce, pour rejoindre Beltran devant l’autel, serait le bienvenu. Elle était donc retournée voir Joald, qui l’avait volontiers aidé. Elle avait eu l’impression de marcher stupidement des heures, à se prendre des coups de cravache dans les mollets quand ça n’allait pas. Il ne manquait jamais d’idée. Et il avait réussi à faire adopter une démarche raisonnablement convenable à Mina, pour peu qu’elle se concentre dessus, ce qui était au-delà de ses espérances.
Elle gardait de cette expérience beaucoup d’amitié pour le Doyen.
Elle jeta un dernier coup d’œil à sa chambre. Ca aussi c’était idiot, cette pièce resterai toujours sa chambre, son logement de Héraut. Mais elle était presque vide.
Si Mina avait mis des années à investir cette chambre, elle avait fini par lui ressembler. Et une grosse partie de ses maigres possessions était à présent partie dans les appartements de Beltran, ou plutôt les leurs. Ne restait que le strict minimum. A peine plus que ce qu’il y avait quand elle avait été élue. Sauf que l’uniforme propre dans le placard était blanc, et les quelques autres affaires une taille au-dessus.
Elle chassa ce qui ressemblait dangereusement à de la nostalgie et sorti de sa chambre en verrouillant soigneusement. L’aile des Hérauts était plutôt vide à cette heure-là, les Gris étaient au réfectoire ou en études, et les Hérauts de Haven ou sans mission étaient pour la plupart en vacances ou… à son mariage.
Comme prévu, Mina avait étendu l’invitation à tout son Cercle. Il y aurait de toute façon de quoi sustenter tout le monde, sa belle-mère y avait veillé. Heureusement, Wilfried était reparti sur son secteur. Elle l’imaginait mal venir féliciter Beltran et elle. Il aurait osé. Elle aurait aimé voir Méra, mais était soulagée au fond que celle-ci gère de son côté sa propre officialisation amoureuse en présentant Jar à sa famille. Elle n’avait pas oublié que sa mentor lui avait juré de venir la ridiculiser si elle se mariait. Elle n’avait pas vraiment besoin de ça. Alemdar, en vacance, une fois n’est pas coutume, avait envoyé une carte.
Eloïse avait accepté de venir, au titre de Dame de Thornton, et non de Héraut. Enora était aussi présente en tant que Héraut et Noble.
Toute la famille Greehaven, et bien sûr les Greenfield, ce qui était colossal. Quelques soldats de la Caserne venu fêter leur Commandant. Les De Girier, évidemment.
Ensuite, il y aurait pléthore de personnes importantes dont Mina n’avait pas réussi à retenir les noms. Il faut dire qu'elle n’y avait pas mis une grande motivation. Elle comptait sur Beltran pour lui souffler les noms des invités. Discrètement.
Mais surtout…
:Arthon et Saskia sont déjà arrivés: la prévint Ezarell.
:Arthon m'a fait belle: ajouta-t-elle avec fierté.
Mina transmit un grand silence mental à son Compagnon, trahissant une incrédulité qui se passait de mot.
:C’est toi qui a accepté un grand mariage, je te rappelle !:
:Pourquoi tu m’en a pas empêché ?:Ezarell garda un silence amusé. Mina avait été surprise de l’absence totale d’opposition de son Compagnon à ce mariage. Elle lui avait demandé pourquoi elle ne se sentait pas en danger que son Elue décide de lier sa vie à une autre personne. Ce à quoi Ezarell avait répondu d’un ton hautain que
"Beltran et elle ne jouaient pas vraiment dans la même catégorie". C’était aussi simple que ça. Sa nature même la plaçait tellement au-dessus d’un simple époux qu’elle ne voyait pas quel souci elle pourrait avoir à se faire. Elle était heureuse que son Elue le soit, et satisfaite que quelqu’un d’autre puisse veiller sur elle au besoin. La saison dernière, elle aurait rajouté « Dans le cas improbable où je ne pourrais pas être là. ». Mais les évènements de l’attaque de Haven lui avaient prouvé qu’il était tout à fait possible qu’elle ne soit pas capable d’être à ses côtés dans un moment critique.
:Ne crois-tu pas que Beltran t’as assez attendu ?: la provoqua Ezarell.
Mina soupira et descendit les dernières marches qui la conduisirent à la sortie Est de l’Aile des Hérauts. Dans l’obscurité de ce début de soirée - Aanor étant la déesse de la Lune, c’est de nuit qu’on se mariait - elle dut faire un léger détour pour contourner la foule qui attendait devant le temple. Le mariage se tiendrait en plein-air, car Ezarell serait aux premières loges. Tant pis pour les frileux.
Personne ne l’attendait pour l’emmener vers l’autel, comme elle l’avait voulu. Personne ne la donnait en mariage. C’était elle-même qui irait vers Beltran, elle n’avait besoin de l’accord de personne.
Elle sentit le poids des regards, et fit un sourire poli général, adressé à tout le monde, sans les regarder, ou reconnaître qui que ce soir.
Elle leva vraiment les yeux en s’approchant de l’autel. Elle vit tout d’abord Ezarell. Se moquant de paraître impolie, elle prit quelques secondes pour poser son front contre celui de son Compagnon, pour puiser un peu de calme.
:Tu es bien plus élégante que moi :Ezarell, qui contrairement à son élue n’était pas le moins du monde humble, avait tenu à porter son harnachement de parade,
:Et Beltran s’en moque probablement : répondit le Compagnon, amusé.
Mina sourit, amusée, puis acheva son avancée. Maya, la prêtresse, l’attendait. Elles échangèrent un sourire. Elles avaient beaucoup parlé, elles deux. Et la jeune femme avait été d’une patience à toute épreuve pour trouver comment organiser ce mariage en répondant à la fois aux vœux des Greenhaven, et aux siens.
Plus d’une personne aurait fini par envoyer bouler la Boutefeu en lui disant qu’elle aurait mieux fait de se marier en catimini et puis l’affaire été réglée. Mais Maya avait relevé le défi, écouté les doutes de Mina, et proposé des solutions.
La future mariée n’eut qu’un bref regard pour ses témoins, Isa et Arthon, avant de regarder Beltran. Il semblait pétrifié.
Elle n’avait jamais imaginé qu’il puisse être plus élégant que quand il s’habillait conformément à son rang. Elle se trompait. Mais alors qu’en général, sa prestance lui donnait l’impression de n’être rien, aujourd’hui, elle se sentait à sa place, face à lui.
Elle essaya de le lui exprimer sans un mot, juste en le regardant. Exercice difficile pour eux qui avaient déjà tant de mal à se comprendre de vive voix. Elle refusait de regarder ailleurs.
Se donner en spectacle aujourd’hui était une concession qu’elle avait accepté, mais pas pour autant facile, et elle essayait d’occulter tous ces regards pour ne garder que l’essentiel. Eux deux. Elle lui tendit les mains, et Maya prit la parole :
"Aanor est fière, cette nuit. Fière que deux de ses enfants aient choisi de s’unir sous sa bénédiction.
Le passé nous a montré combien puissantes sont les forces qui gouvernent ce monde. La magie, bien sûr, mais aussi l’envie, la cupidité, la jalousie. Et pourtant, l’une d’entre elles les surpasse tous, et sans difficultés, l’amour.
Aanor est la Déesse de l’équilibre. Et quelle meilleure représentation de l’équilibre pouvons-nous avoir que l’amour entre deux êtes différents qui pourtant s’accordent ?
Irmingarde Sadare et Beltran de Greenhaven, votre amour a commencé sur le chemin qui vous menait à Aanor. C’est avec une grande joie que nous le célébrons cette nuit, Dieux, familles et amis."Liane apparut soudain entre eux, tenant dans chacune de ses mains, dans un équilibre précaire, les alliances de son père et sa future belle-mère. Elle était adorable dans sa tenue chamarrée, et semblait prendre son rôle très au sérieux.
L’alliance que Mina avait fait faire pour Beltran était la chose la plus chère qu’elle n’ait jamais achetée. C’est à Kate qu’elle avait passé commande. Un anneau simple, un peu large pour les grandes mains du Commandant, mais en platine. Kate n’avait pas encore le talent de sa mère pour façonner ce métal précieux, mais avait été heureuse de se perfectionner, à moindre coût pour Mina. Même si un moindre coût De Girier était un coup quand même.
Celle-ci l’attrapa, veillant à ne pas la faire tomber, et s’éclairci la voix.
La formulation de ses vœux lui avait donné du fil à retordre. Comme dire les choses sans tomber dans le pathos, sans faire des promesses inutiles, sans en dévoiler trop ? Promettre l’obéissance, par exemple, avait été hors de question. Tout comme ils éviteraient de parler de foyer et de famille. Et quant à promettre de rester toujours à ses côtés... Les éventuelles guerres les emmenaient souvent au même endroit, mais ses missions à elle les éloigneraient. Pas besoin de le rappeler, encore moins en ce jour, et encore moins devant un public.
Elle s’en était donc tenu au minimum, mais à l’essentiel.
"Beltran de Greenhaven, devant Aanor et cette assemblée je déclare être ta femme à partir de cette nuit, et jusqu’à la fin de nos vies. Je te jure mon amour, mon soutien, ma fidélité. J’en fait le serment."Elle passa l’anneau autour de l’annulaire de Beltran. Au même moment, un courant d’air venu du temple vint s’engouffrer dans ses cheveux et fit voler la terre sous les pieds de toute l’assemblée.
La lune, la terre, le vent, tout était là. Mina tressaillit.
Elle avait la gorge serrée. Elle était bien plus émue que ce qu’elle avait imaginé.
Elle sentit le regard satisfait de Maya, qui, toute Grande Prêtresse fut-elle, pouvait aussi se montrer un peu présomptueuse. Elle avait prévenu Mina. On ne prépare ni ne vit un mariage comme on organise un dîner. La Héraut avait répondu, bravache, que de toute façon elle n’organisait pas de dîner. Mais Maya avait insisté. Elle ne pourrait pas rester de marbre, et ça n’arriverait pas, elle en était certaine. Mina avait ri en déclarant le contraire. Là, elle n’avait plus du tout envie de rire.
L’espace d’un instant, elle se revit sur la plage de Sironis, aux côtés de Beltran, perplexes tous deux alors qu’Aanor venait de dévoiler la vérité. Elle était une simple grise, une gamine terrifiée, et lui, la voyait-il déjà comme la femme de sa vie ?
Il n’avait certainement pas conscience des trésors de patience qu’il devrait déployer pour qu’elle accepte de le laisser s’approcher. Deux ans à l’amadouer, à accepter ses doutes, à supporter ses caprices et ses peurs, ses conditions ridicules, ses atermoiements terrifiés. Tout ce temps à se dire que ça en valait la peine, qu’elle en valait la peine. Et Déesse oui, ça en avait valu la peine.
Et tout ce qu’il avait fait par amour pour elle, ça valait bien un mariage et un nom prestigieux à porter.
La gorge serrée, les lèvres pincées, Mina attendit que Beltran lui réponde. Vite de préférence, avant qu’elle ne se mette vraiment dans tous ses états. Elle n’allait pas pleurer quand même ? Elle se l’était interdit.
Inspiration pour la robe
