[HJ : Pas de problème, j'ai cru comprendre que, récemment, tu es ou as été malade, non ? Alors la santé d'abord !

]
Depuis le départ de Mark, les deux jeunes filles n'avaient eu de cesse de se toiser comme pour mieux estimer les actions de l'adversaire. Et peut-être ses faiblesses. Elles s'accordèrent sur la solidité des murs autour d'elles. Ils avaient d'ailleurs dû en voir bien d'autres que les petits coups de bas de Nemériel.
Marja demeura perplexe après la réponse de Mana à ses excuses. Comment devait-elle interpréter l'assurance de la fiancée sur le fait que Mark ne la tromperait jamais avec la fille Leinyer ? Une insulte ou un compliment ? Marja décida de ne pas relever ce point. Elle estimait qu'au vu de sa conduite précédente, la remarque était loyale.
De plus, l'idée même d'une liaison avec Mark était encore plus cauchemardesque que l'arrachage à vif d'une dent. Marja ne le trouvait pas beau et le nez cassé qu'il arborait n'était pour rien dans ce jugement. Elle pouvait aisément imaginer à quoi il ressemblerait quand il prendrait de l'âge. Un de ces vieux courtisans bedonnants à la calvitie galopante, qui se gonflent d'importance dès qu'on leur assigne un quelconque pouvoir (même celui de faire reluire l'argenterie royale).
N'ayant pas la même définition du terme noble, lui et Marja ne pouvaient qu'être adversaire, si ce n'était ennemi. La jeune fille avait été élevée dans l'idée que ce n'était pas un titre ou des terres qui vous rendaient noble, mais un comportement moral et juste. La noblesse d'une personne n'avait rien à voir avec sa naissance dans l'aristocratie. Elle en avait pour preuve les histoires de débauche qui courraient sur plusieurs personnages de haut rang.
Pourtant, elle était bien loin de ses considérations tandis que Mana continuait de parler. Cette dernière avait un éclat cynique dans l'oeil quand elle évoquait les probables infidélités de son promis. Marja qui n'avait que pour seul point de référence l'union très heureuse de ses parents éprouva une étrange peine en écoutant son interlocutrice. Peine sur laquelle elle n'eut pas le temps de s'attarder puisqu'on lui saisissait soudainement le bras et l'entraînait vers la salle de détente.
Toutes voiles dehors, Mana remonta le couloir en tirant une Marja interloquée par ce soudain comportement et par ses propos.
« Un conseil sage et avisé, » balbutia une Leinyer dont l'étonnement alla croissant devant le sourire de Mana.
Apparemment, cette dernière ne semblait pas être de ceux qui étaient complètement opposés aux nouveaux Bordechêne.
« Saskia DeFeriel ? »
Le nom lui disait quelque chose. Il évoquait le bureau d'Ezra Leinyer à Rocheleu, le crépitement d'une bûche et le froissement d'une lettre. Elle était enfant à cette époque, mais le souvenir lui revint. Le baron DeFeriel dont certaines terres jouxtaient celles des Leinyer faisait le tour de son domaine. L'un de ses régisseurs informait Ezra que le baron profiterait de l'occasion pour régler le problème de bornage entre ses métayers et ceux d'Ezra. Ce fut peut-être la seule fois où la famille put apercevoir leur voisin si riche et puissant.
À la réflexion, Marja se souvint aussi qu'Aldric n'avait pas apprécié l'attitude hautaine de Tomaz DeFeriel. Il n'avait pas décoléré pendant toute une semaine, au point qu'Adrea avait été obligée de boucher les oreilles des plus petits avec ses propres mains (ou d'ordonner aux serviteurs de le faire pour elle) avant de tancer et punir son aîné.
« Aldric Leinyer, tant que je vivrai, tu n'emploieras pas ce langage de charretier sous mon toit ! »
Ce fut la seule fois où la famille de Marja rencontra le baron.
« Je connais le baron DeFeriel, remarqua Marja, c'était notre voisin quand nous vivions à Rocheleu. J'ai dû le voir une fois, de loin, sur son cheval. »
En revanche, le prénom de Saskia n'évoquait aucun visage à Marja. L'avait-elle rencontrée ? Lorsqu'elle entendit les termes « Grande Peste » et « Héraut », elle fit le rapprochement avec plusieurs rumeurs colportées çà et là.
« Saskia DeFeriel et la Grande Peste sont une même personne ? s'étonna-t-elle. Et elle a quand même été Élue ? »
*
Que croire ?* s'interrogea Marja. Selon les on-dit, la jeune Saskia tenait plutôt de la pimbêche que du chevaleresque Héraut. Mais finalement, que savait-on réellement des critères de sélection des Compagnons ? En tous les cas, cela présageait d'une histoire passionnante.
Marja n'eut pourtant pas le loisir de continuer sur cette voie, car elle s'aperçut de plusieurs choses. D'abord, elles étaient arrivées dans la salle de détente, un salon élégant et confortable. Ensuite, Mana lui souriait. Il n'y avait rien de poli ou de contraint, ce n'était pas non plus un rictus moqueur, non elle avait un vrai sourire qui lui éclairait le visage. Ce genre de sourire qui vous fait passer de jolie à belle. Pour finir le tout, elle semblait en veine de confidence et même curieuse comme peuvent l'être toutes les jeunes filles de son âge. Marja en resta sans voix quelques instants.
« Moi ? Fiancée ? » répéta-t-elle un peu bêtement avant de réellement comprendre la question.
Elle gloussa à cette idée. Ou plutôt à l'idée de la réunion familiale qu'un tel projet engendrerait.
« Encore faudrait-il que le promis réponde aux mille et une conditions imposées par toute la famille. »
Elle se dirigea vers deux fauteuils en vis-à-vis et attendit que Mana prenne place pour faire de même. Elle arrangeait ses jupes tout en parlant.
« Mon père et ma mère ont une idée bien précise sur les qualités attendues de leur futur beau-fils. Je veux dire qu'avoir une rente confortable ne sera pas suffisant pour les éblouir, ni même un titre prestigieux. – elle fronça les sourcils – Quoique pour le titre et l'argent, je m'avance peut-être, au vu des changements dans nos vies. »
Elle balaya cette remarque d'un revers de main.
« Quoiqu'il en soit, j'ai cinq frères qui auront certainement leur mot à dire dans l'affaire. Enfin, Arved n'a que douze ans, je ne devrais peut-être pas le compter dans cette affaire. Disons plutôt, quatre grands frères très protecteurs à mon égard. Donc pour être plus concise, je n'ai pas encore été fiancée. Et le cas échéant, si celui qu'on me choisit ne me plaît pas, je le dirai haut et fort. »
Elle laissa son regard errer dans la pièce un instant, avant de reprendre avec un sourire facétieux.
« En criant plus fort que toute la famille réunie, on devrait m'écouter. Sinon je pourrais toujours tenter d'intégrer l'administration royale ou l'armée. Entre ambassadrice ou officier, mon coeur balance. Je veux dire, ne ferais-je pas sensation dans l'uniforme d'apparat des officiers militaires ? »
Elle rit doucement avant de reprendre plus sérieusement.
« Et vous, ma Dame ? Vos fiançailles ne sont pas celles que l'ont fait selon les inclinations de son coeur. C'est une alliance politique ou financière ? N'aviez-vous vraiment aucun autre choix que Nemériel ? »
Marja s'abstint d'ajouter qu'il serait vraiment dommage qu'un tel individu puisse se reproduire, mais elle n'en pensait pas moins. Elle préféra étudier Mana qui semblait plus détendue, sa réponse lui en dirait plus sur la véritable teneur de cette conversation. Une entente cordiale, une alliance politique ou une amitié possible ? Quelle serait la suite des événements ?